Critiques du CD Frédéric Chopin

Critique du disque pour la Revue Musicale Suisse, rubrique publications


Comme le dit Patrick Wiliams dans sa critique des œuvres de Georges Bataille , il y a des œuvres qu’on n’approche pas « sans trembler légèrement tant elles tendent un miroir à ce qui se joue au plus profond de nos êtres ». La troisième Sonate de Chopin est l’une d’entre elles.
Mars et Vénus s’y inscrivent dès le premier mouvement dans les deux thèmes si éperdument contrastés. Et la main de Joanna Brzezinska non seulement ne  tremble pas, mais elle réussit à réunir les deux principes, le masculin et le féminin, pour faire toucher  du doigt l’intime d’une des contradictions majeurs qui fait la condition humaine. Dans le scherzo, le premier sujet nous fait, jeunes et alertes, courir sur les toits, alors que le second retient notre souffle pour nous faire admirer, dans la maturité, de lointains horizons. Pianiste simplement admirable, capable d’intégrer les 
contraires et de réaliser leur synthèse tout en exprimant dans le même temps toute la force de leur antithèse !
Dans le Largo, le poète exprime la conviction que la beauté est au-delà de la vie terrestre dans un thème en apparence si simple, presque naïf, mais message est porté dans la seconde partie par ce grand carillon, dont le son des cloches porte loin le souffle de l’esprit. Enfin le final, véritable veillée d’armes, conserve sa gravité même dans la poussier d’étoiles du leggiero. Alors précipitez-vous sur cette version de référence. Notre pays s’honore d’abriter de tels artistes !

Si vous prenez une pause, la pianiste vous offre aussi quelques perles dans les Etudes de l’opus 25, notamment une splendide étude des tierces (no 6), et une magnifique interprétation des « Sixtes ’  »(no 8), des « octaves « (no 10) et des dizièmes (no 12). Enfin la Polonaise op.53 achèvera  de vous convaincre par un jeu débordant d’énergie contenue, une conviction qui est aux antipodes d’un héroïsme de salon. Merci à Gallo d’avoir gravé ce disque. Car voici l’exemple d’une artiste qui entre si profondément dans la compréhension de la plénitude de l’être humain qu’on ne peut s’empêcher de croire que  la femme  est vraiment l’avenir de l’homme…

Roland Vuataz, Président  de Société Suisse de Pédagogie Musicale

Twoja MUZA (Mars–avril 2005)

Joanna Brzezinska pianiste polonaise habitant à Genève (Suisse) a sorti chez « Gallo » son nouveau CD. Au travèrs d'un répetoire difficile, elle se distingue par son interprétation passionnée et personnelle.

L'artiste possède des moyens techniques invraisemblables, qui lui permettent de jouer aussi bien du Liszt, du Rachmaninov que du Villa-Lobos, son compositeur préféré. Elle a cependant choisi d'enregistrer des oeuvres de Chopin, peut-être pour se battre contre les stéréotypes et l'interpréter à sa manière, sans suivre à la lettre les règles des écoles polonaises qui imposent des restrictions, sous prétexte de détenir « la juste interpétation ».

Bien sûr, lorsqu'on a achevé sa formation et qu'on a acquis une certaine maturité, on peut et on doit même passer outre ces limites pour trouver son propre chemin et le mener à son terme.

Je ne sais pas quel était le but de la pianiste: l'envie de faire le point sur son parcours musical ou peut-être simplement de jouer la musique d'un compositeur qu'elle apprécie énormément. Quoi qu'il en soit, je pense que cet enregistrement mérite d'être connu de tous.

Son interprétation très libre de la IIIème Sonate en si mineur, me semble pleine d'élan, empreinte d'un grand romantisme tout à fait justifié, voire même désiré par Chopin.
Le premier mouvement, très mûr et majestueux nous conquiert par sa sonorité extrêmement riche, obtenue aussi bien par un jeu de pédale très fin que par la grandeur de son expression personnelle.

Le Scherzo, réjouissant mais retenu dans les passages figuratifs, surprend dans sa partie centrale par son interprétation inhabituelle.

Dans le Largo, la pianiste raconte sa propre histoire avec courage et persuasion.
Enfin, le Final, clairement prononcé, exprime une émotion finement contrôlée par la très grande maturité technique de la pianiste.

Dans le milieu pianistique, on classe les pianistes en deux catégories: ceux qui jouent les études de Chopin et ceux qui ne les jouent pas. Joanna Brzezinska fait certainement partie du premier groupe.

Dotée d'une dextérité naturelle indispensable à l'exécution de telles études, la pianiste mérite toute notre admiration.

Elle traite comme un cycle, les études op.25, sans négliger les plus difficiles comme les n°6, 8 et 4.

Dans certaines études, son approche est extrêmement saine sans exagération, ni trop raffinée ni trop subtile. Elle préfère être claire et compréhensible plutôt que floue (étude n°1 en la bémol majeur et quelques passages de l'étude n°5).

Elle choisit en revanche, une narration très classique et égalisée. (études n°2, 6 et 8).

J'admire pour leur caractère, les études gaies et quelque peu expansives, parfaitement bien interprétées, à l'articulation variée et calme.
J’aime beaucoup les staccatos à la fin de l'étude n°3 ainsi que les articulations dans l'étude n°4.
L’étude lente n°9, nous prouve la grande classe de la pianiste par la nostalgie qui s'en dégage, par la belle et calme ascension ou encore par l'avalanche de notes évoquant pour moi la « déprime » du monde.

L'artiste semble être dans son élément dans l'excellente étude n°10 en si mineur. Elle arrive à produire la fluidité naturelle de la phrase, aussi bien dans les parties les plus rapides que dans le passage lent.

L'étude n°11 en la mineur, extrèmement difficile mais correspondant toutefois parfaitement à la personnalité de la pianiste, mériterait peut-être, à mon avis, plus de précision.

La dernière étude n°12 est tout simplement phénoménale, par son fantastique élan, son tempo enflammé, qui ne nuit en rien à l'expression de la mélodie principale. Après avoir écouté ce morceau, j'avais simplement envie de crier: « Bravo! »

Pour clore son programme, Joanna Brzezinska nous interprète la Polonaise en la bémol majeur op.53, tel un dessert digne des plus grands chefs. Soit disant typiquement masculine, cette pièce, sous les doigts des cette petite blonde, nous remplit d'optimisme, de plénitude par sa sonorité, ses harmonies, son rubato naturel et sa liberté d'interprétation. Il y a beaucoup de couleurs dans ce morceau. Le passage avec les octaves est joué avec beaucoup de vélocité et de légerté, tel un papillon prenant son envol. Il nous étonne à nouveau par son expression majestueuse et quelque peu insouciante.

Ewa Skardowska –Kiljan in TWOJA MUZA, mars-avril 2005


Ruch Muzyczny : Mai 2005.


    L’histoire nous raconte, qu'on demanda un jour à un très grand bijoutier de perforer une perle mais que celui-ci préféra confier ce travail à une autre personne inconsciente de l'immense valeur de cette perle et de la difficulté de la tâche, plutôt que de le faire lui-même.
Cette histoire s'adapte très bien aux Etudes de Chopin et aux pianistes polonais, qui, totalement conscients de la responsabilité et de la difficulté de ces œuvres-là préfèrent laisser leur exécution à d'autres pianistes.

Dans le catalogue « R.E D Gramophone » on ne trouve aucun pianiste ayant enregistré l'intégrale des Etudes de Chopin  parmi les 588 enregistrements ( anthologie, recueil, pièce séparée et arrangements). La plupart des interprètes jouent seulement quelques études choisies. C'est ainsi que Janusz Olejniczak a interprété l'étude en la mineur op.10 ainsi que la « Révolutionnaire », que Krzysztof Jablonski s'est concentré sur l'étude sur les touches noires et celle en fa mineur opus posthume et que Koczalski, Paderewski, Rubinstein et Malcuzynski n'ont eux aussi interprété que quelques unes de ces études.

C'est avec une grande joie que j’ai donc accueilli le nouveau CD de la pianiste polonaise habitant en Suisse, qu'il faut féliciter non seulement pour son courage, mais aussi pour les résultats de son travail. Bien sûr, il est difficile de dépasser les Maîtres, mais cela vaut-il la peine de faire ce genre de  concours dans un domaine comme celui de l'art?

La pianiste a fait preuve d'une technique presque impeccable tout en défendant sa propre vision poétique des œuvres exécutées. Dans l' Allegro Maestoso de la  3ème Sonate op.58, par exemple, elle fait une large respiration, le Scherzo démontre une  vivacité juvénile, le Largo est joué avec un très beau touché et le Finale se révèle profond et mystérieux.

Brzezinska confirme qu'elle maîtrise parfaitement son piano dans les Etudes qui lui avaient déjà values un prix lors d'un concours précédent. Elle est parvenue à trouver un équilibre entre les difficultés techniques, les émotions et la beauté infinie de la musique  de Chopin.

Une petite remarque cependant, la Polonaise me semble être jouée un peu trop lentement ce qui lui fait perdre son caractère héroïque et paraître un peu trop scolaire. Toutefois, ce petit détail mis à part, voilà un beau concert qu'il vaut la peine d'avoir dans sa collection de disques.

                 Bogdan M. Jankowski